Valdenne Yard Lunatic Asylum

Au bout de la place, un coin de verdure apprécié des poètes et des amoureux...

Valdenne Yard Lunatic Asylum

Messagede Octave de Roop » Mer 4 Nov 2009 12:16

La seule chose qu'on lui en ait jamais dite, c'est que les saules pleureurs y étaient alignés comme des soldats tristes. Cette image lui était toujours restée, sans qu'il n'ait jamais su pourquoi, mais à chaque fois qu'on évoquait le nom de Valdenne Yard c'était pour son parc plaisant et paisible, où les sains d'esprit allaient perdre leurs pas précieux les dimanches après-midi de solitude quand ils voulaient s'extirper de leurs luxes.
On ne parlait jamais de la résidence qui se tenait silencieuse au fin fond du parc. On ne lui avait jamais fait qu'une peinture très vague et très incomplète de cet endroit, qui devait sortir tout droit d'un beau récit romantique. La bâtisse était simple mais très élégante, d'une blancheur de sable clair, et plantée au milieu d'un domaine d'arbres centenaires dont les feuilles rougies par l'automne faisaient un tapis épais. C'était bien là le plus rassurant tableau qui soit. Tout cela avait quelque chose de rassurant aussi bien qu'un aspect inquiètant. Rien n'était établi pour empêcher la venue ou la fuite, pas de hauts murs ou de miradors, pas de postes et pas de gardes, pas de chaînes et pas de barrières. L'emprisonnement était bien plus fort et bien moins visible.

Octave se tenait volontiers reclus dans son bureau, et pour toute verdure ne marchait guère que dans le minuscule square qui avoisinnait la Chambre de Commerce et d'Industrie. Quand il ne rasait pas les murs des rues alentours, c'est dans ce seul coin de sable ocre et de platanes qu'on pouvait l'apercevoir. Sans nul doute que la nature l'effrayait, lui qui était homme du mécanique, de l'industriel et du maîtrisable. Quelque chose a dû lui faire abhorrer profondément la forêt, car il lui était insupportable se songer à traverser Valdenne Yard bien que ce soit le seul chemin pour sortir de la ville sans franchir la Verdurie ou les territoires de l'Est. Au plus profond de lui-même, il avait depuis bien longtemps vu la vérité en face : les territoires végétaux agissaient sur lui comme des lacs infestés de requins, comme des coulées de lave ou des mares d'acide. Il ne pouvait y faire un pas dans ressentir un intense malaise, sans se sentir oppressé par les formes crochues ou rebondies des volumineux santons dont il tranchait les racines avec cynisme, depuis ses bureaux perchés, depuis ses cimes urbaines.

Les volets et les stores étaient grands ouverts. On ne les fermait jamais, c'était une consigne importante : les fenêtres doivent toujours laisser un semblant d'accès à l'extérieur, il faut rester ouverts et ne pas contraindre le regard à rester cloisonner, inviter à l'ouverture. Les salles étaient toutes des plus lumineuses, immenses et vides. On installait les pensionnaires sur ces grands fauteuils en osier, chauds, grinçants et craquants quand on s'installait contre leurs vastes dossiers. Ils étaient très confortables. Il y avait des tables basses également, et des chariots emplis de verres vides, qui paraissaient être des verres en cristal sortis de collections prestigieuses. Tout respirait le luxe.
Octave s'éveillait. Une brise désagréable s'imisca par une fenêtre entrebaillée. Une armoire verrouillée étouffait le pendule qui voulait sonner lourdement une heure de l'après midi. L'heure était la seule chose emprisonnée après tout, par ici. Cela donnerait à réfléchir à Octave si il n'avait pas aussi mal à la tête.
Maintenant qu'il en avait conscience, le douleur devenait plus forte. Il n'en était pas encore à se demander où il était et ce qui s'était passé depuis la dernière fois où il avait été conscient. L'intensité de la douleur le fit même se demander si quelqu'un n'était pas derrière lui à effectuer des fouilles dans sa tête ouverte. Quelques minutes passèrent durant lesquelles Octave demeurait interdit. Il fit un mouvement pour se redresser, et entendit au craquement qu'il était dans une de ces grandes chaises d'osier. Il fut saisi d'effroi en se demandant soudainement comment il pouvait aussi bien se figurer l'intérieur de cet endroit autrement qu'en y étant physiquement. Une profonde angoisse l'attrappa au coeur et au ventre. De ces angoisses tellements intenses et subites qu'elles vous laissent sans réaction.

Déposant lentement les pieds l'un devant l'autre sur le parquet, un individu passa la porte de la grande salle et se présenta devant Octave. Cet homme portait sur le visage une expression d'extrème compréhension et mesurait chacun de ses gestes. Il laissa sa présence agir, attendait patiemment et calmement que son apparence laisse deviner progressivement la raison de son apparition. Il tenait ses mains contre les pans d'une longue veste blanche immaculée. L'homme regarda longuement Octave. Très longuement. Ce devait être la procédure pour habituer chaque nouveau venu. Son regard se voulait neutre mais bienveillant.

Octave voulut porter une main à sa tête, mais ses bras étaient enserrés dans une chemise de force.
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Re: Valdenne Yard Lunatic Asylum

Messagede Octave de Roop » Mer 4 Nov 2009 14:50

- Je suis fatigué.
- Je sais, monsieur De Roop. C'est pour ça que vous êtes ici.
- Quel est cet endroit exactement ?
- Vous allez vous reposer. Et nous allons avoir une longue discussion.
- Où suis-je ?
- Calmez-vous, vous êtes en sécurité. Nous sommes dans le parc de Valdenne.
- Je suis à l'asile ? C'est la résidence du parc ?
- C'est une résidence de repos.
- Comment ai-je atterri ici ?
- Vous ne vous souvenez de rien ?
- Non. Je suis sorti de l'Eglise... La dernière chose que je me souviens avoir faite c'est revêtir un haut-de-forme qui était tombé par terre.
- C'est la dernière chose dont vous vous souvenez ? Réellement ?
- Oui... J'ai marché vers la Chambre de Commerce et d'Industie... Et après je n'ai plus de souvenirs... Plus aucun...
- Monsieur De Roop, après ce moment vous êtes rentré dans votre bureau du dernier étage de la Chambre et vous êtes entré dans une phase de délire profond. Un de vos assistants vous a empêché de vous jeter par la fenêtre et nous a appellé. Nous avons que vous avez été relevé de vos fonctions au sein du gouvernement et que votre entreprise a changé d'organisation.
- L'entreprise ! Qui est aux commandes ?
- Un directoire a été nommé pour poursuivre les activités actuelles, il me semble. Je me renseignerai plus en détail et je vous tiendrai au courant.
- Le gouvernement...?
- Des émeutes secouent la ville. Les pouvoirs de l'Imperator s'amenuisent, l'Assemblée est en crise, la République va être restautée dans les jours qui viennent. Nous sommes à l'automne 1840. Maintenant il va falloir me parler.
- De quoi voulez-vous que je parle ?
- De vous, je vous prie. Les forces de l'ordre ont reçu des plaintes émanant des citoyens présents dans l'Eglise lors de la messe durant laquelle vous avez fait irruption. Les catacombes ont été fouillées.
- La machine est toujours là ?
- Monsieur De Roop, nous n'avons trouvé qu'un gigantesque amas de pièces détachées et une masse importante de documents grifonnés. Rien d'autre.
- Les ouvriers qui...


L'homme à la blouse s'était approché d'Octave et avait prit place sur un siège à ses côtés.

- Il n'y a jamais eu d'ouvriers dans ces catacombes.
- Les ingénieurs... Je les ai vu me regarder, ils avaient peur...
- Plusieurs témoins vous ont vu pénêtrer dans les catacombes avec des rebus de ferraille et des pièces de métal. A de nombreuses reprise. Mais personne n'est jamais venu avec vous.
- Ce... C'est impossible...


L'homme à la blouse marqua une pause. Il attendit qu'Octave lui accorde de nouveau un regard pour poursuivre.
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Re: Valdenne Yard Lunatic Asylum

Messagede Octave de Roop » Dim 8 Nov 2009 23:20

Octave n'accorda cependant plus d'attention au médecin. Il n'avait pas redressé la tête de tout l'après midi. Les heures avaient défilé, inplacablement les aiguilles avaient fait leur ronde sommaire dans le cadran de l'horloge, et c'était déjà neuf heures du soir. Il inclina la tête vers l'arrière et laissa son regard partir par l'entrebaillement de la fenêtre. Déjà la nuit.
Nul ne saurait dire si il avait dormi les yeux grands ouverts, ou si il s'était réfugié dans une intense réflexion. En vérité il était parti ailleurs. Expédié loin du salon de la résidence, son esprit avait poursuivi un peu plus sa pénible transhumance. Vers un abîme inconnu.

Il avait tout créé. Tout ce qui était parvenu à sa conscience, toutes ces perceptions du monde, tout ce à quoi il s'attachait avec force depuis tant d'années... Et si il avait tout créé ? Et si rien n'était vrai ? Il ne lui fallait dès lors plus jamais parler à cet homme diabolique qui sommeillait en lui-même, car ce doit être lui l'artisan de toutes ces chimères. Octave ne supporterait plus d'avoir à subir plus de révélations de la part du médecin. Sa tête lui échappait, quelle horreur suprême. La tête précédant la chute du reste, c'est là ce qu'avait dit Karivine... Octave pensait à Karivine.
Qui était-il ? Pourquoi avait-il croisé son chemin ? Rien ne liait les deux hommes. Pourquoi cette discussion avait-elle eu lieu ? Il lui faut retrouver cet individu mystérieux. Il était le seul à avoir les clefs, à avoir les lumières pour libérer Octave de son tourment. Karivine semblait savoir. Il avait ouvert des portes, traçé des chemins qu'il faut emprunter.

Octave releva la tête. Le chaos est proche. Il faut retrouver Karivine.
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Re: Valdenne Yard Lunatic Asylum

Messagede Octave de Roop » Ven 13 Nov 2009 00:13

Quelques heures, ou plutôt quelques jours plus tard, Octave était dans ce même salon. Bien que conçu pour recevoir des dizaines de personnes, il n'y avait jamais vu personne d'autre que lui ou des médecins. C'est à croire que toutes les dispositions étaient prises pour qu'il soit laissé à l'écart, ou pour qu'aucun autre pensionnaire ne le voit ou ne soit vu de lui. Etrangement configuré, ce petit salon lui donnait au fil des jours l'impression d'un lieu faussement amical. Tantôt des linges couvraient des meubles, tantôt ces meubles étaient découverts et les linges habillaient d'autres éléments. Les tables basses changeaient de place sans arrêt, et il suffisait à Octave de fermer les yeux pour découvrir en les rouvrant l'apparence une toute autre salle. Seul le médecin demeurait sensiblement le même individu, avec les mêmes questions. Octave se sortit pas durant une très longue période, dont il ne chercha pas à connaître la longueur, tant celle-ci était importante et tant son esprit était occupé à chasser l'atmosphère oppressive que lui infligeait cette mystérieuse résidence et ces questions répétées. Tout cela se poursuivi selon un programme régulier, jusqu'au jour où le médecin fit irruption dans le salon sans précaution ni blouse. Il avait aussi laissé ses questions. Il prit une chaise avec à peine plus d'entrain que d'ordinaire, juste assez pour que cette différence fût perceptible par Octave. Quans ce dernier fit plonger ses yeux lourds sur le cadran de l'horloge, elle indiquait quelques minutes avant cinq heures. C'était bientôt l'heure du thé... Le médecin prit la parole sans attendre.

- Tout ira mieux, désormais. Ce que je vais vous dire restera entre vous, patient, et moi, médecin. Car désormais c'est à la médecine qu'il faut vous remettre votre dossier, monsieur De Roop. Nous avons procédé ici à quelques investigations sommaires par une méthode médicale d'observation et de questionnement qui relève encore de l'expérience... Mais qui a porté ses fruits sur quelques individus. Je suis personnellement le père d'une méthode dont je garde le secret théorique et pratique, un piège élaboré pour cerner les maux de l'esprit... Il est de mon devoir de vous éclairer sur votre état : vous étiez continuellement frappé de démence dans le passé. Je crois que vous n'en aviez que trop bien conscience, mais que vous preniez un médicament à base d'opium extrêmement mauvais, qui ne faisait que contraindre votre corps à un repos artificiel et malsain pendant que la guerre faisait rage dans votre esprit.
Ces crises temporaires étaient caractérisées par de grands élans lyriques, des éclats de colère parfois desructeurs, des délires mégalomaniaques et paranoïaques, des troubles de la mémoire. Ce qui a notablement aggravé la situation, ce sont ces longues périodes insomnies qui ont complètement dérèglé jusqu'à vos sens et votre perception, causant des hallucinations non moins sévères. Une fois sorti du sommeil, ou plutôt de l'état léthargique dans lequel votre épuisement vous a plongé dans les catacombes, vous avez il me semble vécu dans le pire des mondes. Je me trompe ?
- Dans l'Eglise, assis à me regarder... Il y avait des agneaux, et je me sentais un loup... J'ai crié sauvagement sur ces pauvres créatures...
- Vous avez pu encore discerner jusqu'au chapeau que vous avez ramassé, après avoir quitté l'Eglise... Est-ce bien vrai ?
- Oui. Je ne sais pas pourquoi...
- Nous pensons à une sorte de réflexe de la part de votre esprit, qui a trouvé en ce chapeau une protection dont il avait besoin, et qui a commandé à votre corps de s'en saisir et de le placer sur votre tête.
- C'est ahurissant, ce que vous me dites là. L'esprit commande au corps, sans que cela me vienne à l'esprit ?
- Il y a en vous plusieurs esprits, monsieur De Roop. C'est là où je voulais en venir. La raison pour laquelle vous avez complètement oublié la suite de ces évènements est, à mon sens, que l'esprit qui s'est saisi du chapeau a poursuivi son fonctionnement, tandis que le second s'est éteint sans doute à cause de la fatigue qui demeurait en vous.
- C'est purement affolant, taisez-vous ! Pitié, je ne puis supporter de ne pas comprendre ces choses que vous me dites.
- Vous devez m'écoutez, pas nécessairement me comprendre. Il s'agit plus de comprendre, mais d'avoir conscience de ce qui est au plus profond de vous-même. Nous avons aperçu un phénomène exceptionnel : deux individus se débattent dans le même corps, il se pourrait qu'en vous se cache un peuple entier, comprenez-vous ? Votre enveloppe de chair, d'os et de frusques pourrait être un Temple, une cité perdue où se développe depuis votre venue au monde une civilisation entière, dont les agitations seraient proprement l'indice d'un conflit intérieur. L'image est-elle bien choisie ?
- Elle n'est certes pas dépourvue d'intérêt, mais elle m'effraye. Parlez plutôt en mots de médecin, je préfère ne plus comprendre ce qui m'arrive, à bien y réfléchir.
- Encore une fois, il ne s'agit plus de comprendre, De Roop ! Je ne vais pas vous faire de grandes révélations sur votre propre existence, mais je crois que votre existence s'est cherché un but qui l'a poussé à la ruine la plus complète. Votre vie a été basée toute entière sur une recherche de la compréhension du monde. Vous avez toujours cherché le grand mystère du monde et sa solution la plus secrète, mais vous vous ête heurté au plus grand des obstacles, ne croyez-vous pas ? Vous calculiez le monde comme une équation dont vous vouliez connaître toutes les inconnues et toutes les variables, mais la chose est là : il n'y a pas de solution. Tout cela a commençé par hasard et finira par hasard. Nous sommes passants entre deux évènements hasardeux. Acceptez maintenant qu'il subsistera toujours des choses qu'on ne pourra pas sonder, qu'on ne pourra pas quantifier, des choses enfin dont on ne pourra pas aisément déterminer la valeur ou le prix, ni vraiment l'utilité, la légitimité, la légalité, la beauté ou même l'existence... Voyez la tâche que vous vous confiâtes : prospecter toute l'essence de l'inexplicable à l'aide des machines du siècle, qui vendent au plus offrant. On pourra dire, sans mauvais jeu de mots, qu'Octave de Roop a employé toute son industrie à démanteler l'indivisible, l'impalpable même, et que c'est sa recherche de compréhension, de raisons pragmatiques, de relations et de liens entre rouages qui l'aura conduit à sa perte. Ou presque, puisque je vous rattrape de justesse. Enfin, vous n'échapperez pas à votre destin, mais je me permets de vous retenir le temps de vous révéler une ultime chose. J'ai longtemps essayé de me figurer votre machine, votre terrible projet à partir des plans.
- Vous avez trouvé ces plans ? Qu'en avez-vous pensé ?
- Peu de choses à vrai dire. Je ne comprenais pas. Quelle est cette machine, d'où sort cet invraisemblable agencement de pièces, ce bric-à-brac de rouages ? On m'a mis dans l'idée que c'était une terrible chose, la plus effroyable machinerie du monde et de l'univers tout entier, l'engin de destruction le plus innommable qu'on puisse concevoir, et cela me glaçait d'effroi, je l'avoue bien volontiers. J'avais peur, mais je ne comprenais pas. Je voyais votre société perchée en haut d'un bâtiment, je vous vois vous, je voyais ces plans... Mais je n'ai jamais vu la machine. J'y ai pensé bien trop tard, et je m'en suis voulu de ne pas avoir eu cet éclairage plus tôt !
- Est-elle toujours assemblée ?
- Moins que jamais, monsieur De Roop. Elle n'a en vérité jamais été assemblée, elle n'avait pas vocation à être assemblée. Vous ne comprenez pas, et c'est bien normal. Rien à comprendre ici. Cette machine m'est apparue enfin telle qu'en vous elle devait être, imparfaite, bancale, mais brillante, à la fois belle et repoussante, cornue, coudée, indescriptible mais atirrante... On aurait pu lui prêter tous les adjectifs du monde, et en inventer rien que pour la décrire. Un fouillis comme jamais je n'en aurais pu imaginer. Vous êtes ce que chacun est, un créateur.
Ce qui vous trouble et que vous n'expliquez pas, n'est-ce pas l'Homme au fond ? Qu'y a-t-il de moins incertain que cette époque trépidante sur les rails de laquelle nous sommes lançés, minuscules créatures humaines, aussi vite qu'une locomotive ? Vous avez voulu créer ce qui est le noyau de vous-même, et de nous tous : vous avez voulu créer une image de l'Homme.
Cette machine n'est rien de moins qu'une oeuvre d'art. Elle n'a jamais aussi bien fonctionné qu'en étant pas montée, pas surveillée, pas commandée, et pas entretenue par autre chose que des regards, des respirations de coeurs humains et des échos de pas perdus.
Vous vouliez un sens à votre vie et avoir une prise sur le monde ? Mais vous inventez l'Homme, la machine Homme ! La plus terriblement tragique est véritablement la plus incroyablement fascinante une fois lançée ! Vous êtes véritablement l'artisan d'un projet qui a réussi, et vous pouvez pour cela partir en paix.

Ah, ne cherchez plus à me répondre, désormais vous ne le pouvez plus. Avez-vous senti comme au fil de ces révélations vos pieds se séparaient de votre corps ? Vous quittez vos chaussures, pardonnez-moi ! Un repos quelque peu forçé vous attend. Comment vous dire... J'ai omis de vous mentionner ces longues journées passées dans le coma sans que l'on parvienne à convenablement nourrir ce corps si faible. Vous étiez déjà pâle en nous arrivant, mais je me crois ici palabrer avec un vampire enfariné. Vous êtes toujours là ?

Sentez-vous comme vous ne pouvez plus dire un seul mot ? Sentez-vous comme vous ne pouvez plus rien bouger ? Sentez-vous comme vous ne pouvez plus sentir ? Sentez-vous quoi que ce soit ? Voyez-vous autre chose qu'un nuage blanc, griseâtre et laiteux, qui disparait aussi tôt qu'on essaie de l'imaginer ?

Pardonnez-moi de soulever, monsieur, une ultime question, mais... Pensez-vous pour finir, que j'ai eu besoin d'exister effectivement pour que cette discussion ait eu lieu ? Eh ! Je ne vous retiens pas davantage.






"Chant III

Quand je laissais voler mon coeur artificiel
Sur les pages lignées de mes cahiers trop pleins
J'entrevoyais souvent, fondant sur moi en grêle
Cette masse écrasante de mes chiffres vains

J'étais en bon Icare emporté dans le ciel
Vers le plus pur soleil que m'offrit mon destin
Vociférant de joie à l'esclandre nouvelle
De la géante jaune qui me fit le braise-main

Moi qui voulut hier m'imposer en devin
J'aimerais demeurer celui que l'on appelle
L'esprit brûlant d'un Faust, l'incandescent humain
Qui d'une erreur a fait un Dieu Universel

J'ai calculé vos bases, amassé avec soin
Ce qui devait bâtir futures citadelles
J'ai entrevu le monde qui sera demain
Et moi-même en Grand Maître d'ère industrielle

Mais mes paupières perlent une pluie éternelle
Chef déchu à genoux, je réalise enfin
De quel métal fragile étaient faites mes ailes
Avec quel diable j'ai trop rassasié ma faim

Imbriqué dans un autre en clan perpétuel
Rouage ridicule et maître de plus rien
Insensible à son cri, je vois vivante et belle
La machine emportée par un souffle soudain

Je crie au pardon mais je ne sais qui j'appelle
Je sais bien qu'aux tréfonds de mon esprit d'airain
Je n'ai, en ressassant l'occulte ritournelle
Jamais voulu guérir le mal qui est le mien

La sublime douleur qui m'arrache mes ailes
Je ne puis dire hélas, que j'en veux voir la fin
Je prierai nuitemment pour que se renouvellent
Les Hourras affolants des chants ultramarins

"
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Re: Valdenne Yard Lunatic Asylum

Messagede Octave de Roop » Mer 18 Nov 2009 22:10

Une chose avait dû s'arrêter en pleine nuit. Celle qui venait de passer avait été la plus longue et la plus douloureuse qu'on ait jamais pu penser dans la résidence. Octave s'était assoupi au beau milieu d'une discussion qui devait être la dernière qu'il ait jamais entendu. Pourtant il perçut encore quelques bribes de phrases prononçées à ses côtés, il se réveilla et ouvrit à demi les yeux par plusieurs fois, presque toutes les heures. A chaque fois de la même manière, une apparition floue, quelques mots, et un plongeon de nouveau, dans un lourd sommeil noir. Jusqu'au petit matin.

Une pluie fine balayait les allées. Depuis très tôt, un vent puissant brassait les feuilles mortes et faisait ronfler les plis des capes de notables. On avait convié des journalistes. On écrivit ce jour-là que "ce souffle se donnait des airs de créature volante, d'invisible dragon squelettique qui enserrait des gorges dans les lianes de son cri strident, et griffait les âmes égarées dans les steppes de son hurlement litanique de banshee." Sans doute venait-il reprendre ce qu'il avait amené par une matinée similaire le 2 janvier 1837, le mortel humain qui se voulait être bestial rare et millénaire. Personne n'avait rien su du 2 janvier, tout comme peu de gens auront souvenance de ce jour d'automne 1839. Demeurant sur le flanc de l'atroupement, les journalises lyriques versifiaient leur dépêche à paraître, et qui dira quand elle tombera que ce jour, monsieur Octave de Roop a voyagé dans une longue caisse, et que faute d'amis fidèles, ses plus dévoués investisseurs ont tenu les poignées en descendant les marches avec le pas solennel compris dans la cérémonie.
"C'est bien triste", diront sans conviction des femmes de notables. C'est la fin d'une hégémonie. La fin d'un monopole, assurément, car Octave de Roop détenait toutes les parts de son amour-propre, et règnait sans partage sur la production d'affection pour sa propre personne. Ce travail était à vrai dire tellement ingrat que personne ne l'aurait voulu faire à part lui-même. Il aurait sans doute été le seul digne de porter son propre cercueil. Lui, ou l'un de ceux qui s'étaient éteint avec lui.
Certains pleuraient un dirigeant qui leur aurait assuré un avenir brillant dans les rues de l'industrie. D'autres portaient le deuil d'un monarque qui avait, en apparence, dignement fini son règne. Rares étaient ceux qui venaient pleurer l'homme, et la civilisation que portait son esprit.

Le vent ne faiblit pas de la journée. Il venait du nord, et charriait au-dessus de la ville un océan de nuages grimaçants. Au bout d'une allée en retrait, à l'ombre d'arbres jeunes, le médecin et son cabinet au complet avaient tenu à faire redresser la statue dédiée à Octave. Elle demeurait intemporelle, éternellement épique, éternellement bondissante et conquérante, et règnait sans partage sur un banc vide et un carré de pensées. Cachée sous les feuillages, retirée mais accessible à ceux qui sauraient la chercher. On avait fait poser une plaque neuve :
"A la mémoire d'Octave de Roop (1788-1839), industriel et sculpteur autrichien".

On voulut enlever quelques jours après le mot "industriel". Puis une autre administration voulut se débarasser du mot "sculpteur". Bien des années plus tard, on s'accorda à dire qu'on ne saurait en trouver assez pour le qualifier.
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