Au début de son règne, Charles VI incarne les valeurs courtoises qui rencontrent alors un vif regain d’intérêt au sein de la cour. Inspirée par les motifs littéraires de la poésie lyrique et des romans de chevalerie, la cour établit, à l’initiative des princes de sang Philippe le Hardi et Louis de Bourbon et sous l’égide de Charles VI, une Cour amoureuse qui organise des concours poétiques et veille au respect des lois d’Amour.

Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, 52r
Ecu de Charles VI, Philippe de Bourgogne, Louis de Bourbon, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, 52r

En 1369, Louis II de Bourbon fait promettre à ses chevaliers de l’Ordre de l’Ecu d’Or « d’honorer dames et demoiselles ».Le 11 avril 1399, peu avant la création de la Cour Amoureuse, l’Ordre de la Dame blanche à l’Ecu Vert fondé par Jean le Meingre dit Boucicaut entouré de douze chevaliers, se donne pour objectif de défendre l’honneur des femmes, en particulier des veuves. Quelques uns de ces chevaliers feront également partie de la Cour Amoureuse qui entend alors honorer davantage l’amour que les femmes.

Ecu de Jean le Meingre dit Boucicaut, d'azur à l'aigle bicéphale de gueules, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.60r
Ecu de Jean le Meingre dit Boucicaut, d’azur à l’aigle bicéphale de gueules, figurant sur l’armorial de la Cour Amoureuse, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.60r

Fondée le jour de la Saint-Valentin de l’an de grâce 1400, la Cour Amoureuse voit entrer dans ses rangs quelques 950 personnages jusqu’aux années 1440. Organisée autour d’un prince et de ses ministres, cette « amoureuse assemblée » œuvre pour la promotion des activités poétiques et la défense des femmes, en commençant, bien entendu, par les exclure de ses rangs. L’ordre de préséance prévoit, entre autres, trois conservateurs dont le roi, les puissants ducs de Berry, d’Orléans, de Bourgogne ou de Bourbon, un prince d’amour entouré de vingt-quatre ministres et des conseillers, seigneurs ou chevaliers.

Armorial de la cour amoureuse, BNF Ms fr. 5233
Armorial de la cour amoureuse, BNF Ms fr. 5233

La cour parisienne n’est pas le seul endroit où cette courtoisie trouve un renouveau. Dans le nord de la France, territoire appartenant aux ducs de Bourgogne, des Puys d’Amour, ou chambres de rhétorique, très proches dans leur cérémonial des confréries bourgeoises, font une large place à la poésie. La défaite d’Azincourt en 1415 entraine la mort d’une part importante des membres de la Cour amoureuse. Le massacre bourguignon de 1418 et l’avènement de Philippe le Bon accélère le processus de renouvellement de ses membres.

On dispose à l’heure actuelle de six armoriaux relatifs aux membres de la cour amoureuse. Ces manuscrits, réalisés aux XVe et XVIe siècles, sont conservés à Paris (BNF), Bruxelles et Vienne. Le travail d’identification des membres de la Cour Amoureuse a été mené grâce aux éléments héraldiques qui ont permis de déboucher sur une analyse socio-historique de cette institution.

Attesté à Dijon en 1417, l’armorial de Vienne (Ms. 51, Archives de la Toison d’Or) présente un ensemble très soigné de 791 écus se distinguant par leur taille et leur facture. Au service du duc de Bourgogne, le « prince d’amour », Pierre de Hauteville, est connu comme une brillante personnalité de la vie parisienne, littéraire et artistique.

Écu de Pierre de Hauteville, Vienne, Toison d'Or, ms. 51
Écu de Pierre de Hauteville, Vienne, Toison d’Or, ms. 51

Son écu, écartelé, d’argent à la croix ancrée de sable et de gueules à trois aiglettes d’or, est entouré d’une couronne composée de feuilles et de fleurs de pervenche alternant avec des églantines rouges. Les écus des vingt-quatre ministres sont entourés d’une couronne plus simple faite de feuillages et de fleurs de pervenche. Un crampon de fer, censé faire tenir au mur couronne et écu, apparaît dans le feuillage. L’écu de Jacques de Châtillon, premier ministre de la Cour d’Amour, est un écartelé de gueules à trois pals de vair au chef d’or et à deux léopards d’or. Jean de Werchin, poète mort à Azincourt, dispose d’un écu d’azur semé de billettes d’argent au lion armé et lampassé de gueules brochant (masquant partiellement les billettes). Les écus des autres membres de la Cour amoureuse sont dépourvus de tout ornement extérieur. La charte statutaire de la Cour amoureuse a été rédigée avec une écriture cursive très soignée, vraisemblablement aux alentours des années 1440.

Comprenant 609 écus, le manuscrit parisien (BN fr.5233) permet de préciser la composition de la Cour amoureuse. Il s’agit d’une copie datant du XVIe siècle d’un manuscrit achevé vers 1416.

Ecu de Pierre de Hauteville, représenté ici dans l'armorial du ms. 5233, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.53r
Ecu de Pierre de Hauteville, représenté ici dans l’armorial du ms. 5233. Le traitement stylistique est nettement moins ostentatoire que sur le manuscrit de Vienne. Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.53r

Bon nombre des membres de la Cour Amoureuse sont les tenants du premier Humanisme français. Secrétaires du roi et du duc d’Orléans, Jean de Montreuil, Gontier et Pierre Col, figures de l’humanisme parisien, siègent aux côtés de chevaliers tels que Jean le Meingre dit Boucicaut, de seigneurs comme Guillaume de Tignonville, de poètes tels Jean du Castel (fils de Christine de Pizan) ou de riches marchands comme Bureau de Dammartin (protecteur du traducteur Laurent de Premierfait).

Tué lors de la prise de Paris par Jean Sans Peur en 1418, Gontier Col dispose, dans le manuscrit Fr.5233, d’un écu de gueules fascé (divisé horizontalement) d’azur chargé de trois étoiles d’or et accompagné de trois têtes et cols de cygnes d’argent.

Ecu de Gontier Col, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.55v
Ecu de Gontier Col, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.55v

Chambellan du roi et prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville possède un écu de gueules à six mâcles (losanges) d’or.

Ecus de Jean de Werchin, Jacques de Châtillon et Guillaume de Tignonville, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.53v
Ecus de Jean de Werchin, Jacques de Châtillon et Guillaume de Tignonville, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.53v

Dans le contexte de crise politique que traverse le royaume de France, la société se tourne vers les anciennes valeurs poétiques de l’idéal courtois. En reprenant pour modèle l’idée d’une cour parlementaire et hiérarchisée, la Cour Amoureuse associe la nouvelle bourgeoisie à la tradition aristocratique des jugements courtois. Jugements littéraires, sans doute, mais des personnes peuvent être éventuellement soumises à ce tribunal. A l’aube du XVe siècle, la cour traduit des ambitions neuves. A la tradition des casuistes de l’amour s’est ajoutée la conception juridique des lettrés qui rêvent d’une nouvelle organisation de l’État.

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 Bibliographie :

BOZZOLO CARLA, LOYAU Hélène, La Cour Amoureuse dite de Charles VI, Paris, Le Léopard d’Or, 1982

BOZZOLO CARLA, LOYAU Hélène, La Cour Amoureuse dite de Charles VI: II-III, Paris, Le Léopard d’Or, 1982

ORNATO Monique, PONS Nicole, Pratiques de la culture écrite en France au XVe siècle, Louvain-La-Neuve, Fédération Internationale des Instituts d’Etudes Médiévales, 1995

PASTOUREAU Michel, Figures de l’héraldique, Paris, éditions Gallimard, 1996

PIAGET Arthur, « La Cour amoureuse dite de Charles VI », Romania, 20, 1891, p. 417-454.

POIRION Daniel, Le Poète et le Prince. L’évolution du lyrisme courtois de Guillaume de Machaut à Charles d’Orléans, Paris, Presses Universitaires de France, 1965

PRINET Max, « Les sceaux et le seing manuel de Pierre de Hauteville, prince d’Amour », In: Bibliothèque de l’école des chartes. 1916, tome 77. pp. 428-438. (Disponible sur Persée)

Sur Gallica : BNF Ms. Fr. 5233, Ms. Fr.10469