Dans les années 1400, un groupe de clercs proches des chancelleries royales et pontificales mettent à profit les leçons du grand humaniste Pétrarque. Ce sont Jean de Montreuil, Gontier Col, Nicolas de Clamanges ou Laurent de Premierfait. Un même amour de l’Antiquité unit ces lettrés. Grâce à ses contacts avec les humanistes italiens, Jean de Montreuil, renouvelle la connaissance de classiques latins en France. Laurent de Premierfait, poète et traducteur de Boccace, Cicéron, Tite-Live et Aristote, suggère à ses commanditaires de nouveaux cycles iconographiques. Retranscrites avec un souci de vulgarisation mais aussi une rigueur bibliographique et paléographique, ces œuvres trouvent une nouvelle diffusion auprès des princes.

Originaire d’une modeste famille de Monthureux-le-Sec (dans les Vosges), Jean Charlin fit ses études au Collège de Navarre où il connu notamment Pierre d’Ailly (cardinal en 1411) et Nicolas de Clamanges. Entré dans les ordres en 1375, il devint secrétaire de Miles de Dormans, évêque de Beauvais en 1384, puis entra à la chancellerie royale pour exercer la charge de secrétaire du roi Charles VI jusqu’à sa mort en 1418. Se faisant désormais appeler Jean de Montreuil, il obtint en 1394 le titre de Prévôt de Lille, bénéfice fort avantageux s’il en était. Au-delà des auteurs latins pour lesquels il se passionne au point d’en tenir une bibliothèque sur le modèle de celle d’un prince comme Jean de Berry, Jean de Montreuil se passionne pour une œuvre du XIIIe siècle, le Roman de la Rose, et particulièrement sa continuation par Jean de Meun. Un véritable débat épistolaire est lancé à l’occasion d’un traité élogieux de Jean de Montreuil à propos du second auteur du Roman de la Rose et de son oeuvre. C’est alors que de vives réactions s’élèvent, Jean de Meun étant qualifié de misogyne. Parmi les opposants de Jean de Montreuil va figurer une femme, Christine de Pizan. C’est d’ailleurs en 1402 qu’elle porte sur la place publique cette Querelle sur Le Roman de la Rose, naît de la multiplicité des interprétations possibles de certains passages de cette œuvre. Si Jean de Montreuil plaide en faveur de ce remarquable « miroir et discours de vie humaine », Christine de Pizan y voit surtout une attaque contre l’honneur des femmes.

Dans le n°20 de la revue consacrée à l’étude des langues et des littératures romanes, Romania, publiée en 1891, Arthur Piaget affirme que Jean de Montreuil, prévôt de Lille, Gontier Col, secrétaire du roi et Pierre Col, chanoine de Tournai n’étaient guère à leur place au sein de la Cour Amoureuse, cette institution glorifiant le sexe féminin. Pourtant, comme le souligne Carla Bozzolo, les secrétaires de la Chancellerie royale, ce foyer du Premier Humanisme français, sont nombreux au sein de la Cour Amoureuse. On compte justement parmi eux des clercs, d’origine assez humble comme Jean de Montreuil, recrutés parmi les gradués d’Universités, jouant un rôle important aussi bien dans la diplomatie française que dans la vie intellectuelle de l’époque.

L’amoureuse assemblée reconnaît donc la prééminence de Jean de Montreuil, par la place qu’elle lui accorde dans ces rang. Celui-ci y occupera, en effet, le rang de Ministre. Pourtant, un seul manuscrit marque son passage, le Ms.Fr. 5233 de la Bibliothèque Nationale. L’écu de Jean de Montreuil est laissé blanc. Avait-il seulement des armoiries ? Aucun des innombrables documents qu’il a produit n’est appuyé d’un sceau personnel.

Ecus de Gontier Col et Jean de Montreuil, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.55v
Écu de Jean de Montreuil, figurant en bas à gauche de la page, Paris, BNF, Ms. Fr. 5233, f.55v

La Cour Amoureuse survit au désastre d’Azincourt et au massacre perpétré par les bourguignon en 1418. Néanmoins, elle change, peu à peu, de physionomie. Les derniers membres à entrer dans l’Institution sont bourguignons ou l’allégeance bourguignonne. Pour certains personnages qui ne se sont pas ralliés à cette cause, les armoiries sans nom, ou le nom des armoiries, restent seuls pour indiquer leur passage. Pour d’autres encore, qui se sont rendus coupables de crime de haute trahison envers la maison de Bourgogne, les noms et les armes sont passés à la gouache. Jean de Montreuil, proche du milieu orléanais, aurait-il également payé au prix fort son engagement de propagandiste à la cause nationale française qu’il avait si ardemment défendue au sein de ses œuvres historiques et polémiques A toute la Chevalerie et son Traité contre les anglais? Son écu de Ministre de la Cour Amoureuse aurait-il été effacé de son contenu, au point qu’un siècle plus tard, un armorial (Ms.Fr. 5233) le représente blanc, entièrement vide? Nous ne pouvons l’affirmer. Mais l’histoire propre de chaque personnage nous confirme que ces changements sont marqués par la logique interne des évènements politiques.

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Bibliographie

BOZZOLO Carla, LOYAU Hélène, La Cour Amoureuse dite de Charles VI, Paris, le Léopard d’Or, 1982

BOZZOLO Carla, LOYAU Hélène, La Cour Amoureuse dite de Charles VI : II-III, Paris, le Léopard d’Or, 1992

COVILLE Alfred, Gontier et Pierre Col et l’humanisme en France au temps de Charles VI, Paris, Librairie Droz, 1934

HICKS Eric, Le Débat sur le Roman de la Rose, Genève, Slatkine Reprints, 1996

ORNATO Monique, PONS Nicole, Pratiques de la culture écrite en France au XVe siècle, Louvain-La-Neuve, Fédération Internationale des Instituts d’Etudes Médiévales, 1995

PIAGET Arthur, « La Cour amoureuse dite de Charles VI », Romania, 20, 1891, p. 417-454.